Partie 1 – Comment analyser la description orale de l’image du « Voleur de biscuits » ?

La Boston Diagnostic Aphasia Examination (BDAE) (Goodglass et Kaplan, 1972) est la batterie d’évaluation de l’aphasie la plus ancienne et sans doute la plus utilisée au monde (Mazaux et Orgogozo, 1982 ; Côté, 2008). Alors que les versions espagnoles et portugaises sont solidement validées, la normalisation et la validation en langues anglaise et française sont plus modestes. La normalisation espagnole a montré deux informations intéressantes : d’une part, un effet significatif du genre et de l’âge sur certaines tâches de lecture et d’écriture, d’autre part, un effet de la scolarité sur la majorité des sous-tests. La normalisation portugaise au Brésil a aussi démontré des effets d’âge et de scolarité (Côté, 2008).

 

Parmi les sous-tests de la BDAE, la description orale ou écrite de l’image du « Voleur de biscuits » (« Cookie Theft ») permet d’analyser le discours descriptif du patient dans ces deux modalités expressives. Bien que cette épreuve soit largement utilisée en pratique orthophonique courante, il n’existe pas de données normatives françaises détaillées des résultats obtenus lors de la description orale ou écrite de cette image. L’intérêt d’une normalisation précise des différents aspects de la description est d’analyser les différents domaines linguistiques impliqués lors de la tâche, mais aussi de tenir compte des principaux effets d’âge et de niveau socio-éducatif (l’effet du genre est habituellement marginal par rapport à l’influence de la scolarité et de l’avancée en âge) lors de l’analyse d’un corpus chez des patients aphasiques ou chez des personnes développant une maladie neurodégénérative telle qu’une maladie d’Alzheimer.

SBT – Le Billet pour les orthophonistes

 

Dr Bernard CROISILE
– Neurologue des Hôpitaux, docteur en neurosciences
– Service de Neuropsychologie, Fonctions cognitives, Langage et Mémoire Hôpital Neurologique de Lyon
– Président du conseil scientifique de SBT

Sur certains points, la description de l’image du « Voleur de biscuits » s’apparente à un discours narratif. Un discours peut être analysé sur deux niveaux, la microstructure et la macrostructure (Kintsch et van Dijk, 1978). La microstructure étudie les outils linguistiques tels que les propositions et les mots, elle englobe les règles syntaxiques, phonologiques et lexicales. La macrostructure (apparentée à l’infrastructure) correspond à l’organisation hiérarchisée du texte qui se développe comme un ensemble d’énoncés discursifs ayant du sens. Cohérence et cohésion sont donc deux aspects à évaluer.

 

Nous avons mesuré les aspects lexicaux (nombre de mots, erreurs), syntaxiques (nombre de propositions, erreurs grammaticales) et informatifs (nombre d’informations, détails incohérents, commentaires) de la description orale de l’image du « Voleur de biscuits » chez 168 sujets normaux âgés de 20 ans à 89 ans. Dans un premier temps, nous aborderons la méthode de mesure de ces différents aspects avant d’apprécier dans un autre billet l’influence de l’âge, du genre et du niveau socio-éducatif sur les mesures obtenues. De manière parallèle, la description écrite de l’image a été analysée, mais les résultats feront l’objet de billets ultérieurs.

La cotation des aspects rédactionnels

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Pour évaluer les aspects quantitatifs et qualitatifs des informations pertinentes de l’image, nous avons repris la classification que nous avons créée pour analyser la description orale de l’image du « Voleur de biscuits » chez des patients ayant une maladie d’Alzheimer (Croisile, 1995 ; Croisile et coll., 1996). Cette classification s’était révélée pertinente pour comparer ces patients à des témoins âgés. Cette cotation évalue les aspects lexicaux, les aspects syntaxiques et le contenu informatif.

 

 

A – Les aspects lexicaux : longueur et erreurs

 

L’analyse des aspects lexicaux a concerné la longueur du texte et la présence d’erreurs lexicales.

 

La longueur était appréciée en nombre de mots : noms, verbes, adjectifs & adverbes, mots fonctionnels, interjections.

 

Les erreurs lexicales correspondaient à la survenue d’un manque du mot, de paraphasies sémantiques, de paraphasies phonémiques, de répétitions, de rectifications. Le manque du mot correspondait à l’absence du mot cible, indiquée par une pause prolongée. Les répétitions correspondaient à la répétition immédiate d’un mot (« Le, le garçon… ») ou d’un groupe de mots (« Elle tend la…, elle tend la main »). Les rectifications portaient sur la modification d’une idée ou d’un mot, spontanément corrigés par la personne : « La femme lave, non, essuie la vaisselle ». Les paraphasies sémantiques étaient des substitutions de mots proches au plan sémantique : « escabeau » pour « tabouret », « lavabo » pour « évier ». Les paraphasies phonémiques étaient des modifications de la forme phonologique d’un mot selon la définition habituelle.

 

 

B – Les aspects syntaxiques et grammaticaux

 

Les aspects syntaxiques et grammaticaux ont été évalués d’une part par la nature et le nombre de propositions, et d’autre part par la mesure des erreurs grammaticales.

 

Les propositions ont été classées en trois types : propositions simples (propositions indépendantes et principales), subordonnées (propositions membres d’une autre proposition, propositions infinitives, propositions participes), et incomplètes (propositions où manquait le verbe ou l’objet direct : « Trois personnes dans la cuisine » par exemple).

 

Les erreurs grammaticales correspondaient aux mauvaises utilisations de prépositions ou d’articles, aux confusions de temps (« Il montera sur le tabouret » au lieu de « Il est monté sur le tabouret »). Sous l’étiquette Divers, étaient réunies les phrases ou les ambiguïtés inclassables.

 

 

C – Le contenu informatif

 

Le contenu informatif a été analysé par le décompte des unités d’information, des modalisations et des détails non plausibles.

 

Nous avons comptabilisé 22 unités d’information regroupées en quatre catégories. La catégorie des trois sujets : mère (ou femme), garçon (ou frère, fils), fille (ou sœur). La catégorie des deux lieux : extérieur (dehors, jardin…) et cuisine. La catégorie des dix objets : biscuits (ou gâteaux), boîte, tabouret, évier, assiette (ou vaisselle), torchon, eau, fenêtre, placard, rideaux. Enfin, la catégorie des sept actions : voler, tomber, essuyer (ou laver), déborder, tendre la main (ou attendre, demander), indifférence de la mère à l’inondation, indifférence de la mère aux enfants (vol ou chute). Nous avons également regroupé ces sept actions en trois ensembles : les trois actions élémentaires (essuyer, voler, tendre la main), les deux catastrophes (déborder, tomber) et les deux manifestations d’indifférence de la mère (inondation, enfants). Nous avons considéré que l’expression « faire ou laver la vaisselle » représentait uniquement une action alors que l’expression « laver une assiette » correspondait à une action (« laver ») et un objet (« assiette »).

 

Les modalisations correspondent aux commentaires des sujets (Nespoulous, 1980). Certaines sont « expressives » lorsque le sujet émet un commentaire sur l’image : « A quoi pense-t-elle ? ». D’autres modalisations sont « énonciatives » lorsque la personne fait un commentaire sur sa production : « Je ne sais pas », « Que puis-je dire d’autre ? »

 

Enfin, nous avons noté la présence de détails non plausibles par rapport au contexte de la scène imagée, détails qui rendraient donc la description erronée ou incohérente.

 

 

D – Le schéma descriptif 

 

D’une certaine façon, la description de l’image du « Voleur de biscuits » constitue une sorte de narration. En effet, les personnes saines testées ne se précipitent pas sur l’image, elles la regardent, l’analysent et l’on sent nettement qu’elles construisent une forme de narration ordonnée, de sorte que les actions et les personnages n’apparaissent pas au hasard mais selon une chronologie stéréotypée porteuse d’un certain « sens ».

 

Au vu de nos résultats, il est possible de définir un schéma descriptif en trois étapes successives : (1) tout d’abord une mise en situation générale du cadre de la cuisine, (2) puis la citation de la mère, qui est au premier plan et qui apparaît comme centrale à ce qui se passe, (3) enfin, la citation des enfants. L’extérieur (fenêtre, jardin) est parfois rapporté, soit au début, soit à la fin du récit. Comme le cadre intérieur de la cuisine et celui extérieur du jardin ne sont pas toujours mentionnés, nous avons uniquement retenu l’ordre de citation de la mère par rapport aux enfants. Nous verrons que cet ordre d’apparition, d’abord la mère puis les enfants, se vérifie de manière majoritaire.

En conclusion

Avec un peu de pratique, notre cotation de la description orale de l’image du « Voleur de biscuits » ne prend que quelques minutes, elle est en outre facilement reproductible d’un examinateur à un autre. Elle permet de mesurer la plupart des paramètres intervenant au titre de la microstructure et de la macrostructure.

 

À titre d’exemple, avec cette méthode d’évaluation, nous avons observé que les descriptions orales de l’image du « Voleur de biscuits » des patients Alzheimer (légers et modérés) comportaient plus d’informations inappropriées tout en étant plus courtes (moins de mots et d’informations) que celles des témoins ; au niveau syntaxique, les patients produisaient moins de propositions subordonnées, mais avec autant d’erreurs grammaticales que les témoins (Croisile, 1995; Croisile et coll., 1996). La cohésion et la cohérence des productions orales des patients Alzheimer étaient toutefois plus touchées que l’aspect lexical ou sémantique. Il nous est ainsi apparu que les descriptions orales des patients Alzheimer reflétaient bien les déficits linguistiques de la maladie.

 

Un prochain billet donnera les valeurs des paramètres de la description orale de l’image chez 168 personnes âgées de 20 à 89 ans. Ces données sont issues de deux mémoires de Certificat de capacité d’Orthophonie (École d’Orthophonie de Lyon), celui de Céline Courbière et Lydie Giraudeau (Courbière et Giraudeau, 1995), et celui de Tiphaine Hadjedj et Julie Riccio (Hadjedj et Riccio, 2011), tous les deux sous notre direction. Les données des sujets de 20 à 79 ans n’ont jamais été publiées alors que celles des personnes de 80 à 90 ans ont déjà été publiées dans Glossa (Riccio, Hadjedj et Croisile, 2011).

Bibliographie

  • Côté H. (2008). Boston Diagnostic Aphasia Examination (BDAE). In GREMOIRE, Tests et échelles de la maladie d’Alzheimer et des syndromes apparentés sous la direction de Laurence Hugonot-Diener, Emmanuel Barbeau, Bernard-François Michel, Catherine Thomas-Antérion et Philippe Robert.
SOLAL, Marseille, (pp. 141-143).
  • Courbière C, Giraudeau L. (1995). Influence du vieillissement normal sur une même tâche de description orale et écrite. Mémoire de Certificat de capacité d’Orthophonie, Université Lyon 1, Lyon.
  • Croisile B. (1995). Langage écrit et maladie d’Alzheimer. Thèse de Doctorat d’Etat en Sciences, mention Neuropsychologie. Université Claude Bernard, Lyon I, (pp. 348).
  • Croisile B, Ska B, Brabant MJ, Duchêne A, Lepage Y, Aimard G, Trillet M. (1996). Comparative study of oral and written picture description in patients with Alzheimer’s disease. Brain and Language, 53, 1-19.
  • Goodglass H, Kaplan E. (1972). The assessment of aphasia and related disorders. Lea and Febiger, Philadelphia.
  • Hadjedj T, Riccio J. (2011). Comparaison des descriptions orale et écrite du « Voleur de biscuits » chez des sujets âgés de 80 à 89 ans. Mémoire de Certificat de capacité d’Orthophonie, Université Lyon 1, Lyon.
  • Kintsch W, van Dijk TA (1978). Towards a model of text comprehension and production. Psychological Review, 85, 363-394.
  • Mazaux JM, Orgogozo JM. (1982). Échelle d’évaluation de l’aphasie (BDAE). Editions Scientifiques et Psychologiques, Issy-les-Moulineau.
  • Nespoulous JL. (1980). De deux comportements verbaux de base : Référentiel vs modalisateur. De leur dissociation dans le discours aphasique. Cahiers de Psychologie, 23, 195-210.
  • Riccio J, Hadjedj T, Croisile B. (2011). Comparaison des descriptions orale et écrite du « Voleur de biscuits » chez des sujets âgés de 80 à 89 ans. Glossa, n° 110 (111-129).

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Page mise à jour le 23/04/2018