Partie 2 – Données normatives de la description orale de l’image du « Voleur de biscuits » de la BDAE

Dans un billet précédent, nous avons décrit une grille permettant d’évaluer la description orale de l’image du « Voleur de biscuits » (issue de la Boston Diagnostic Aphasia Examination de Goodglass & Kaplan) selon trois types d’aspects de macrostructure et de microstructure : les aspects lexicaux (nombre de mots, erreurs), les aspects syntaxiques (nombre de propositions, erreurs grammaticales) et le contenu informatif (nombre d’informations, détails incohérents, commentaires) (Croisile, 1995 ; Croisile et coll., 1996).

 

Le présent billet rapporte les résultats obtenus lors de la mesure de ces différents aspects chez 168 sujets normaux âgés de 20 ans à 89 ans en tenant compte de l’âge, du genre et du niveau socio-éducatif quand cela est statistiquement pertinent. L’intérêt d’une normalisation précise des différents aspects de la description est de pouvoir tenir compte de ces effets lors de l’analyse d’un corpus chez des patients aphasiques ou chez des personnes développant une maladie neurodégénérative telle qu’une maladie d’Alzheimer.

SBT – Le Billet pour les orthophonistes

 

Dr Bernard CROISILE
– Neurologue des Hôpitaux, docteur en neurosciences
– Service de Neuropsychologie, Fonctions cognitives, Langage et Mémoire Hôpital Neurologique de Lyon
– Président du conseil scientifique de SBT

Ces données sont issues de deux mémoires de Certificat de capacité d’Orthophonie (École d’Orthophonie de Lyon), celui de Céline Courbière et Lydie Giraudeau (Courbière et Giraudeau, 1995), et celui de Tiphaine Hadjedj et Julie Riccio (Hadjedj et Riccio, 2011), tous les deux sous notre direction. Les données des sujets de 20 à 79 ans n’ont jamais été publiées alors que celles des personnes de 80 à 90 ans l’ont déjà été dans Glossa (Riccio, Hadjedj et Croisile, 2011). Bien sûr, les données des deux mémoires n’ayant pas été recueillies dans le même temps, il est toujours possible qu’existe un effet générationnel. Néanmoins, comme il n’existe pas de données aussi détaillées de l’évaluation de la description orale de cette image, nous pensons que nos résultats apportent des éléments pertinents qui manquent à la pratique orthophonique.

Constitution de l’échantillon des sujets sains

Les sujets ont été choisis parmi des étudiants, des employés, dans des associations culturelles, parmi le personnel hospitalier et chez des familles d’étudiants ou de patients. Nous ne retenions pas les personnes ayant des antécédents neurologiques ou psychiatriques (en particulier anxiété ou dépression), ainsi que ceux prenant des traitements susceptibles de modifier leurs fonctions cognitives. Avec l’aide de la famille ou de l’entourage, une évaluation de l’autonomie du sujet était réalisée afin de s’assurer de l’absence de démence. Ces sujets ne remplissaient pas les critères NINCDS-ADRDA de maladie d’Alzheimer (McKhann et coll., 1984). Ils ne remplissaient pas non plus les critères d’aphasie progressive primaire (Weintraub et coll., 1989).

En outre, ces sujets ne présentaient pas d’incapacité pour les quatre items de l’échelle d’activités instrumentales de la vie courante de Lawton, items jugés pertinents pour la détection d’une démence (Barberger-Gateau et coll., 1992). Les personnes ont toutes passé un MMS, et pour être retenues dans l’étude elles devaient avoir un score au MMS (Folstein et coll., 1975) supérieur ou égal à 26 sur 30. Pour les personnes de plus de 80 ans, une batterie neuropsychologique complète, la Batterie BANCO (Croisile, 2011 ; Croisile et coll., 2011), a été effectuée afin de s’assurer de l’absence de déficit cognitif.

Au total, 168 sujets âgés de 20 à 89 ans ont été recrutés, ils étaient répartis en fonction de l’âge, du genre et du niveau socio-éducatif.

 

Sept classes d’âge ont été étudiées : la classe des 20 ans (24 sujets de 20 à 29 ans), la classe des 30 ans (24 sujets de 30 à 39 ans), la classe des 40 ans (24 sujets de 40 à 49 ans), la classe des 50 ans (24 sujets de 50 à 59 ans), la classe des 60 ans (24 sujets de 60 à 69 ans), la classe des 70 ans (24 sujets de 70 à 79 ans), et la classe des 80 ans (24 sujets de 80 à 89 ans).

 

Chaque classe d’âge comprenait 24 sujets, c’est-à-dire 12 hommes et 12 femmes.

 

Chaque groupe d’hommes ou de femmes était équilibré en trois niveaux socio-éducatifs : 4 sujets de niveau socio-éducatif I (NSE I), 4 sujets de NSE II, 4 sujets de NSE III. Le NSE I correspondait à des sujets ayant au minimum le Certificat d’études mais dont les diplômes avaient été obtenus avant le Baccalauréat (Certificat d’Études, BEP, CAP), c’est-à-dire moins de 12 années d’études après l’âge de 6 ans. Le NSE II correspondait à des sujets de niveau Baccalauréat, c’est-à-dire 12 années d’études après l’âge de 6 ans. Le NSE III correspondait à des sujets ayant eu des diplômes au-delà du Baccalauréat (BTS, DEUG, licence, doctorat), c’est-à-dire plus de 12 années d’études après l’âge de 6 ans. Des ajustements étaient réalisés cas par cas pour tenir compte des différences scolaires d’autrefois ou d’une profession de niveau élevé en dépit d’un petit niveau scolaire comme cela survenait souvent autrefois, en particulier chez les femmes qui ne pouvaient pas « pousser » leurs études.

La passation de l’épreuve

Les sujets avaient pour instruction de décrire oralement l’image du « Voleur de biscuits ». Celle-ci leur était présentée sur une feuille A4. La consigne était la même pour tous les sujets : « Racontez-moi tout ce que vous voyez, tout ce qui se passe sur cette image ». Le choix des mots est important car si l’on se contente de dire « Racontez-moi tout ce que vous voyez sur cette image », les sujets ont tendance à simplement énumérer les personnages et les objets. Il n’était donné aucune consigne supplémentaire du type « Dîtes-m’en plus », « Continuez », « Vous en avez oublié ». Le temps n’était pas limité, et la description était considérée comme terminée lorsque le sujet l’indiquait oralement. En cas de doute, il était interrogé par une phrase neutre : « Avez-vous fini ? ». La description orale était enregistrée au moyen d’un dictaphone et les productions étaient ensuite transcrites par écrit.

Analyse statistique des résultats

Les transcriptions ont été analysées au moyen de la grille de cotation (cf billet précédent). Les études statistiques ont été effectuées au moyen du logiciel StatView. Des analyses de variances (Anova) ont comparé les moyennes des performances des groupes. Pour les corrélations, nous avons utilisé le test de corrélation des rangs de Spearman. Les pourcentages ont été comparés par un chi-2.

Résultats

Du fait de cet échantillon équilibré de sujets sains selon les trois critères d’âge, de genre et de niveau socio-éducatif, nous avons analysé indépendamment leurs effets respectifs sur les différentes mesures issues de l’analyse de la description orale.

 

 

1 – Effets du genre

 

Il n’existe un effet significatif du genre que sur la fille qui est citée par toutes les femmes alors que quatre hommes ne l’ont pas citée. Les 84 femmes citent donc toujours l’ensemble des trois personnes de l’image.

 

 

2 – Effets du niveau socio-éducatif

 

Un nombre très élevé de différences significatives a été observé entre les trois niveaux socio-éducatifs et plusieurs des mesures qualitatives et quantitatives de la description. Assez logiquement, cet effet est pratiquement toujours en faveur d’un gradient I < II < III.

 

Cet effet du niveau socio-éducatif existe pour toutes les mesures du nombre de mots et de propositions simples (et du total de propositions), les rectifications et les modalisations. En revanche, le niveau socio-éducatif n’exerce aucun effet sur : les propositions subordonnées, les propositions incomplètes, l’anomie, les répétitions, les substitutions sémantiques, le total des erreurs lexicales, chacun des quatre types d’erreurs syntaxiques et le total des erreurs grammaticales. L’effet du niveau socio-éducatif n’existe que pour 7 des 22 mesures d’informations : cuisine, extérieur, biscuits, fenêtre, voler, laver et tendre la main.

 

 

3 – Effets de l’âge

 

Une analyse par ANOVA entre les variables mesurées et les 7 classes d’âge ne montre de différences significatives que pour un petit nombre de mesures : le nombre d’adverbes/adjectifs (p = 0,007), la présence d’interjections (p = 0,005), de propositions incomplètes (p = 0,002), la présence d’un manque du mot (p = 0,0007), la citation de la cuisine (p = 0,05), et la citation des inattentions de la mère envers l’eau (p = 0,03) et les enfants (p = 0,035). Les sujets âgés de 80 ans étant le plus souvent pénalisés par rapport aux autres.

Si nous donnons les moyennes et écart-types de chaque sous-groupe, nous aurions des chiffres sur 4 personnes (de même âge, genre et niveau socio-éducatif), ce qui est un peu juste. Par conséquent, et en raison de la quasi absence d’effet du genre, nous avons réunies les notes des hommes et des femmes pour exprimer les résultats en tenant compte uniquement de l’âge et du niveau socio-éducatif, ce dernier étant le déterminant le plus fort.

 

Les résultats sont exprimés en neuf tableaux, chacun donnant les résultats des sept classes d’âges : trois tableaux pour les aspects lexicaux (un tableau pour chaque niveau socio-éducatif), trois tableaux pour les aspects syntaxiques, et trois tableaux pour les aspects informatifs & schéma descriptif.

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Quelques commentaires

Tout d’abord, certains écarts-types sont très larges, montrant une dispersion des notes des personnes au sein de sous-groupes malheureusement très faibles puisque composés de huit personnes. Même si globalement, on note un déclin des notes entre les 20 ans et les 80 ans, il existe parfois des moyennes supérieures pour une classe plus âgée, en particulier pour la classe des 40 ans, parfois moins performante que celle des 50 ans.

 

Aucun détail non plausible n’a été dit par aucune des 168 personnes. On pourrait en déduire que la présence d’un détail non plausible dans un corpus oral est fortement suspecte de l’existence d’un processus pathologique.

 

Bien sûr, des sous-groupes de huit personnes (4 hommes + 4 femmes) feront hurler les puristes. Il est clair qu’on peut également craindre un effet générationnel entre les six premières classes d’âge et la dernière de notre étalonnage (puisque résultant de travaux réalisés à 15 ans d’intervalle), mais il vaut mieux quelques données indicatives mêmes imparfaites qu’aucune donnée du tout.

 

Face à ces biais, on pourrait envisager de lancer un nouvel étalonnage de la description orale (et écrite) de cette image qui constitue encore le fer de lance d’un examen langagier. Idéalement, si l’on voulait créer un étalonnage parfait, il faudrait envisager 42 sous-groupes (7 classes d’âge x 2 genres x 3 niveaux socio-éducatifs), or les recommandations du GRECO et des statisticiens sont de prévoir en général 20 à 30 personnes par sous-groupe, ce qui exigerait donc de tester 840 à 1260 personnes saines. Si l’on pouvait mobiliser une centaine d’orthophonistes sur un tel projet collaboratif, cela demanderait que chacune d’entre elle teste 8 à 13 personnes saines, à la fois en description orale et écrite (et analyse aussi leurs corpus selon la grille). Si l’on mobilisait 200 orthophonistes, chacune ne devrait tester que 4 à 6 personnes saines. Chaque personne testée devrait en outre avoir un MMS et un rapide questionnaire d’autonomie pour ne pas inclure un « patient » ! Le problème se posant particulièrement pour la classe des 80 ans pour laquelle il faudrait réunir les données de 120 à 180 personnes sans démence. Un tel projet est-il envisageable pour la communauté HAPPYneuron – SBT PRO ?

Bibliographie

  • Barberger-Gateau P, Commenges D, Gagnon M, Letenneur L, Sauvel C, Dartigues JF. (1992). Instrumental activities of daily living as a screening tool for cognitive impairment and dementia in elderly community dwellers. J Am Geriatr Soc Nov, 40(11), 1129-1134.
  • Courbière C, Giraudeau L. (1995). Influence du vieillissement normal sur une même tâche de description orale et écrite. Mémoire de Certificat de capacité d’Orthophonie, Université Lyon 1, Lyon.
  • Croisile B. (1995). Langage écrit et maladie d’Alzheimer. Thèse de Doctorat d’Etat en Sciences, mention Neuropsychologie. Université Claude Bernard, Lyon I, (pp. 348).
  • Croisile B, Ska B, Brabant MJ, Duchêne A, Lepage Y, Aimard G, Trillet M. (1996). Comparative study of oral and written picture description in patients with Alzheimer’s disease. Brain and Language, 53, 1-19.
  • Croisile B. Beaumont C, Hadjedj T, Riccio J, Astier J-L. (2011). La BAtterie Neuropsychologique COurte (BANCO) : étalonnage chez 347 sujets normaux de 50 à 92 ans. La Revue de Gériatrie ; 36(9): 645-654.
  • Croisile B. (2011) Quels sont les tests utiles en première intention pour le médecin de consultation mémoire ? La Revue de Gériatrie ; 36(9): 655-665.
  • Folstein MF, Folstein SE, Mc Hugh PR. (1975). “Mini Mental State”: a practical method for grading the cognitive state of patients for the clinician. J Psych Res, 12, 189-198.
  • Goodglass H. and Kaplan E. (1972). The assessment of aphasia and related disorders. Lea and Febiger, Philadelphia.
  • Hadjedj T, Riccio J. (2011). Comparaison des descriptions orale et écrite du « Voleur de biscuits » chez des sujets âgés de 80 à 89 ans. Mémoire de Certificat de capacité d’Orthophonie, Université Lyon 1, Lyon.
  • McKhann G, Drachman D, Folstein M, Katzman R, Price D, Stadlan EM. (1984). Clinical diagnosis of Alzheimer’s disease: report of the NINCDS-ADRDA Work Group under the auspice of Department of Health and Human Services Task Force on Alzheimer’s disease. Neurology 34, 939-944.
  • Riccio J, Hadjedj T, Croisile B. (2011). Comparaison des descriptions orale et écrite du « Voleur de biscuits » chez des sujets âgés de 80 à 89 ans. Glossa, n° 110 (111-129).
  • Weintraub S, Rubin NP, Mesulam MM. (1990). Primary progressive aphasia. Longitudinal course, neuropsychological profile, and language features. Arch Neurol, 47, 1329-1335.

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Page mise à jour le 23/08/2019